LE NOIR COMME LANGAGE
Il y a des couleurs que l’on regarde.
Le noir, je cherche à le ressentir.
Depuis longtemps, le noir m’attire par ce qu’il contient plutôt que par ce qu’il montre.
Il absorbe la lumière, la retient, parfois la réfléchit. Il peut être silence ou présence, profondeur ou surface, matière ou lumière.
Dans mon travail, le noir n’est jamais une simple absence de couleur. Je le considère comme une matière à part entière, avec ses propres états, ses propres tensions et ses propres transformations.
Un noir mat peut absorber le regard.
Un noir brillant peut le renvoyer.
Un noir profond peut suggérer un espace.
Un noir texturé peut devenir presque minéral, organique ou architectural.
C’est cette infinité du noir qui me fascine.
Cette fascination s’inscrit dans une histoire de l’art où le noir a progressivement cessé d’être considéré comme une simple couleur pour devenir un territoire de recherche.
Avec Carré noir, Kazimir Malevitch fait du noir une présence radicale et ouvre une nouvelle réflexion sur la peinture. Robert Rauschenberg explore ensuite le noir comme surface, matière et texture dans ses Black Paintings. Ad Reinhardt pousse le monochrome noir vers une forme extrême de réduction : ses peintures, d’apparence presque uniforme, révèlent progressivement des variations, des structures et des profondeurs à peine perceptibles.
Puis Pierre Soulages fait du noir un territoire de lumière. À travers ses surfaces, ses reliefs et ses variations de matière, le noir devient capable de recevoir, d’absorber et de réfléchir la lumière. Avec l’Outrenoir, il transforme profondément notre manière de regarder cette non-couleur devenue lumière.
D’autres artistes ont également exploré, chacun à leur manière, les possibilités du monochrome et de la réduction chromatique : Yves Klein, Piero Manzoni, Robert Ryman ou encore certains artistes du minimalisme ont contribué à déplacer la peinture vers la perception, la matière, la surface et l’espace.
Je ne cherche pas à prolonger leur langage.
Je poursuis, à ma manière, une question qui m’est propre :
que peut encore révéler le noir lorsque l’on prend le temps de le regarder ?
C’est là que commence ma propre recherche.
Dans mes créations, le noir devient matière, relief, profondeur et surface. Je le confronte à la lumière, à la transparence, à l’épaisseur, au brillant et au mat. Je le laisse absorber certaines formes et en révéler d’autres.
La résine époxy, le plexiglas, l’aluminium, la peinture, les structures et différentes matières deviennent les éléments d’un langage où le noir peut tour à tour envelopper, traverser, recouvrir, révéler ou transformer.
Le noir me procure une sensation particulière : celle de ralentir le regard.
Dans un monde saturé d’images, il crée un espace de silence. Il invite à s’approcher, à observer, à attendre que quelque chose apparaisse.
Car le noir n’est jamais tout à fait immobile.
Selon la lumière, la matière et la surface, il change. Il absorbe ou réfléchit. Il dissimule ou révèle. Ce que l’on croyait fermer devient parfois un espace.
Le noir ne ferme pas le regard.
Il l’ouvre sur ce qui ne se voit pas immédiatement.
C’est dans cet espace de tension entre ce qui apparaît et ce qui demeure caché que s’inscrit aujourd’hui ma recherche autour de la Biface Conceptuelle.
Mon langage est le noir.
Ma matière en est le vocabulaire.
La surface, mon territoire.